Une douleur du poignet qui revient, des mois ou des années après une chute que vous aviez presque oubliée. Ou une découverte fortuite, sur une radiographie faite pour autre chose. Le mot « pseudarthrose » est prononcé, et il inquiète autant qu'il est obscur.
Cet article explique ce qu'est cette non-consolidation, pourquoi elle ne doit pas être laissée en l'état même quand elle fait peu mal, et ce que la chirurgie peut réellement en faire selon le moment où on la prend.
Qu'est-ce qu'une pseudarthrose ?
Quand un os se casse, ses deux fragments se ressoudent normalement en quelques semaines : c'est la consolidation. On parle de pseudarthrose lorsque cette soudure ne se fait pas et que les fragments restent mobiles l'un par rapport à l'autre, formant une sorte de fausse articulation — c'est le sens littéral du mot.
Le scaphoïde est particulièrement exposé à cette complication, pour deux raisons déjà décrites à propos de sa fracture : il est vascularisé à contre-courant, ce qui prive facilement de sang le fragment supérieur, et sa fracture passe souvent inaperçue au début, donc n'est pas immobilisée à temps. Voir l'article fracture du scaphoïde.
Les fractures du scaphoïde consolident dans la grande majorité des cas, mais une part d'entre elles — de l'ordre de 10 à 15 % selon les séries — évolue vers la non-consolidation, en particulier lorsque la fracture était déplacée, haute sur l'os, ou traitée tardivement. Méta-analyse 2025
Pourquoi il ne faut pas la laisser en l'état
C'est le cœur du sujet, et le point le plus contre-intuitif : une pseudarthrose peut être quasi asymptomatique, avec des douleurs intermittentes minimes pendant des années, tout en abîmant progressivement le poignet.
Quand le scaphoïde n'est plus solidaire, il ne joue plus son rôle de pivot entre les deux rangées d'os du poignet. Les os voisins se réorganisent dans de mauvaises positions, les contraintes de l'articulation se déplacent, et le cartilage s'use prématurément.
Une usure qui suit un chemin connu
Cette dégradation n'est pas aléatoire : elle suit une séquence prévisible, décrite et classée par les chirurgiens, qui commence par une zone limitée du poignet et s'étend de proche en proche aux articulations voisines.
L'important pour vous n'est pas le nom de cette séquence, mais sa logique : elle avance dans un seul sens, et elle ne recule jamais. Une fois le cartilage usé, il ne se reconstitue pas. C'est ce qui fait du délai le paramètre le plus important de toute la prise en charge.
D'où une conséquence pratique majeure : le bon moment pour traiter une pseudarthrose, c'est avant qu'elle ne fasse trop mal. Attendre que la douleur devienne franche, c'est souvent attendre que l'usure soit déjà installée.
Comment on la découvre
Une découverte fortuite, sur une radiographie réalisée pour une autre raison : la pseudarthrose était là, silencieuse.
Un bilan après une entorse mal étiquetée : ce qui avait été pris pour une simple entorse des années plus tôt se révèle avoir été une fracture non consolidée.
L'examen retrouve souvent une douleur à la pression du scaphoïde et une limitation des mouvements du poignet, en particulier vers l'arrière (position « pompes »).
L'imagerie, qui guide toute la décision
C'est ici que se joue la stratégie, car deux questions déterminent entièrement ce qu'on pourra proposer.
Le cartilage est-il encore intact ?
La radiographie, complétée au besoin par un scanner, recherche les premiers signes d'arthrose. C'est ce qui distingue une pseudarthrose « réparable » d'une pseudarthrose déjà compliquée.
Le fragment supérieur est-il encore vivant ?
L'IRM évalue sa vascularisation. Un fragment dévitalisé change la technique de reconstruction.
Le scanner précise en outre la géométrie de la pseudarthrose et l'éventuelle déformation de l'os, qui prend souvent un aspect coudé.
Les traitements : reconstruire, ou compenser
Toute la logique tient en une bascule : tant que le cartilage est préservé, on cherche à reconstruire le scaphoïde ; une fois l'arthrose installée, on ne répare plus l'os, on traite le poignet usé. Ce sont deux mondes chirurgicaux différents, et c'est le délai qui fait basculer de l'un à l'autre.
Tant que le poignet n'est pas usé : reconstruire l'os
L'objectif est d'obtenir enfin la consolidation. Le principe associe le plus souvent une greffe osseuse — pour combler et stimuler la zone qui ne se soude pas — et une fixation, généralement par une vis, pour tenir les fragments immobiles le temps de la guérison.
Deux grandes familles de greffes existent, et les données récentes permettent de les situer justement :
La greffe osseuse simple
Prélevée par exemple sur le radius ou la crête de l'os iliaque. C'est le traitement de référence de la plupart des pseudarthroses.
La greffe vascularisée
Elle apporte du tissu osseux avec son propre pédicule sanguin.
Ce que montrent les études, et qui nuance une idée répandue
À l'échelle de l'ensemble des pseudarthroses, greffe simple et greffe vascularisée donnent des taux de consolidation comparables — de l'ordre de 85 à 90 %. La greffe vascularisée n'est donc pas supérieure « par principe ».
En revanche, quand le fragment supérieur est nécrosé, la greffe vascularisée reprend l'avantage : les études rapportent des taux de consolidation nettement meilleurs dans cette situation précise. C'est là qu'elle trouve son indication.
Autre donnée utile : les pseudarthroses sans nécrose et sans atteinte du fragment supérieur consolident dans plus de 95 % des cas. Le pronostic dépend donc étroitement de l'état de l'os — et cet état se dégrade avec le temps.
Quand l'arthrose est déjà là : traiter le poignet, pas l'os
Si le cartilage est déjà usé, reconstruire le scaphoïde n'a plus de sens : il s'articulerait avec des surfaces abîmées. La stratégie change complètement, et vise alors à soulager la douleur en réorganisant ou en simplifiant le poignet. Voir l'article arthrose du poignet.
Plusieurs interventions existent, choisies selon l'étendue de l'usure et les besoins du patient :
Le retrait de la première rangée des os du carpe, qui supprime les surfaces malades, avec si besoin un resurfaçage de la tête du capitatum par une prothèse RCPI.
Les arthrodèses partielles, qui bloquent une partie du poignet tout en conservant une certaine mobilité, avec ablation du scaphoïde.
Le retrait d'un fragment, l'ablation de la pointe du radius, ou d'autres gestes ciblés selon le stade.
Dans les formes les plus évoluées, le blocage complet du poignet, qui supprime la douleur au prix de la mobilité, en dernier recours.
Ces interventions donnent de bons résultats sur la douleur, mais aucune ne rend un poignet neuf. C'est précisément ce qu'on cherche à éviter en traitant la pseudarthrose plus tôt.
Le tableau d'ensemble
Ce tableau dit l'essentiel de l'article en trois lignes : la chirurgie possible dépend de l'état du poignet, et cet état ne fait que se dégrader tant que la pseudarthrose n'est pas traitée.
La récupération
Après une greffe, la consolidation demande plusieurs mois, vérifiée par imagerie avant d'autoriser les contraintes. L'immobilisation puis la rééducation suivent un calendrier propre à chaque intervention.
Un point à savoir : même après une consolidation obtenue, la mobilité et la force du poignet ne reviennent pas toujours à l'identique, surtout si la pseudarthrose était ancienne. L'objectif réaliste est un poignet indolore et fonctionnel, pas nécessairement un poignet neuf.
Les modalités précises dépendent de la technique réalisée : des cas contextualisés sont présentés dans notre centre de connaissances.
Questions fréquentes
Glossaire
Absence de consolidation d'une fracture, les fragments restant mobiles comme une fausse articulation.
Soudure osseuse qui unit les fragments d'une fracture.
Apport d'os, prélevé ailleurs sur le patient, pour combler et stimuler une zone qui ne se soude pas.
Greffe apportée avec son propre pédicule sanguin, utile lorsque le fragment est dévitalisé.
Mort d'un fragment osseux privé de vascularisation.
Blocage chirurgical, total ou partiel, d'une articulation pour supprimer la douleur.
Sources
Duncumb JW, Robinson PG, Williamson TR, et al. Bone grafting for scaphoid nonunion surgery: a systematic review and meta-analysis. Bone Joint J. 2022;104-B(5):549-558 — 78 études, 7 671 patients ; consolidation ~88,7 % (greffe simple) vs ~87,5 % (vascularisée), sans différence significative ; >96 % en l'absence de nécrose et d'atteinte du pôle proximal
Graft choice for managing scaphoid non-union: umbrella review. Hand Surg Rehabil. 2024 — greffe vascularisée supérieure en cas de nécrose du pôle proximal (74-88 % vs 47-62 %)
Predictors of Failure for Vascularized and Nonvascularized Bone Grafting of Scaphoid Nonunions: A Systematic Review. PMC9666072
Scapholunate Advanced Collapse (SLAC) and Scaphoid Nonunion Advanced Collapse (SNAC): A Review of Treatment Options. Cureus. 2024 — séquence dégénérative prévisible, du radioscaphoïdien au médiocarpien ; options chirurgicales par stade
Scapholunate and scaphoid nonunion advanced collapse wrist arthritis. PMC3702758 — progression prévisible en quatre stades décrite par Watson
Vascularized Versus Non-vascularized Bone Grafting for Scaphoid Non-union: A Meta-Analysis. Cureus. 2025 — taux de non-consolidation du scaphoïde de 10-15 % ; greffe vascularisée associée à un délai de consolidation plus court
Épidémiologie et facteurs de risque de la pseudarthrose du scaphoïde
Classification radiographique de la séquence SNAC et correspondance avec les indications
Résultats fonctionnels à long terme des arthrodèses partielles et de la résection de la première rangée
Relu et validé par le Dr Frédéric Teboul, chirurgien de la main, du plexus brachial et des nerfs périphériques, membre de l'Académie Nationale de Chirurgie.
Dernière mise à jour : 20 août 2026
Avertissement. Cet article a une vocation informative. Il ne remplace pas une consultation médicale. Une douleur du poignet persistante, même ancienne, mérite un avis spécialisé.
Auteur de cette publication
Chaque contenu est signé par son auteur et relu avant publication.
Auteur
Dr Frédéric Teboul
Chirurgien de la main — spécialiste du plexus brachial et des nerfs périphériques
