Vous êtes tombé sur la main il y a quelques jours. La douleur du poignet s'atténue, mais elle persiste à un endroit précis, au creux à la base du pouce. La radio n'a « rien montré », et pourtant on vous a plâtré, ou on vous a demandé de revenir. C'est déroutant.
Ce n'est pas une précaution excessive. La fracture du scaphoïde est le meilleur exemple, en traumatologie de la main, d'une lésion qu'il vaut mieux traiter par excès de prudence que découvrir trop tard. Cet article explique pourquoi.
Un tout petit os, deux gros problèmes
Le scaphoïde est l'un des huit os du carpe, la rangée d'os qui forme le poignet. Il est situé du côté du pouce, et on le devine dans le petit creux qui se forme à la base du pouce quand on l'écarte — la « tabatière anatomique ».
C'est un os-clé sur le plan mécanique : il fait le lien entre les deux rangées d'os du carpe et participe à presque tous les mouvements du poignet. Mais son intérêt, et sa difficulté, tiennent à deux caractéristiques.
Problème n° 1 : il se cache
Par sa forme allongée, son orientation oblique et sa position, le scaphoïde est difficile à voir sur une radiographie standard, surtout dans les premiers jours. Selon les séries, entre 5 et 20 % des fractures non déplacées ne sont pas visibles sur les premières radiographies. Fractures occultes
Autrement dit : une radiographie normale n'élimine pas une fracture du scaphoïde. C'est le point dont tout le reste découle.
Problème n° 2 : il est vascularisé à l'envers
C'est la particularité qui rend cette fracture différente de toutes les autres du poignet.
Le scaphoïde reçoit son sang par son extrémité inférieure, celle qui est proche du pouce. Le sang le parcourt ensuite de bas en haut — une circulation dite rétrograde.
Pourquoi c'est décisif
Quand la fracture passe au milieu ou en haut de l'os, elle coupe l'arrivée du sang au fragment supérieur. Ce fragment, privé de vascularisation, cicatrise mal ou pas du tout.
Deux conséquences en découlent directement : un risque d'absence de consolidation — l'os ne se soude pas — et un risque de nécrose du fragment supérieur, qui se dévitalise. Plus la fracture est haute sur l'os, plus ce risque est élevé.
C'est cette fragilité vasculaire qui justifie toute la prudence de la prise en charge. On n'immobilise pas un poignet pendant des semaines pour une simple entorse : on le fait parce qu'une fracture du scaphoïde méconnue peut évoluer vers des complications durables et difficiles à rattraper.
Les signes qui doivent faire évoquer une fracture du scaphoïde
Après une chute sur la main, certains signes orientent, sans jamais suffire à eux seuls :
Une douleur dans la tabatière anatomique — ce petit creux à la base du pouce — à la pression. C'est le signe le plus classique.
Une douleur à la pression dans l'axe du pouce, en le poussant vers le poignet.
Une douleur à la base du pouce quand on serre ou qu'on tourne (une clé, une poignée).
Un gonflement discret du versant externe du poignet.
Ces signes sont sensibles mais peu spécifiques : ils sont souvent présents en cas de fracture, mais peuvent exister sans fracture. C'est précisément ce qui conduit à la règle de prudence décrite plus loin.
Le réflexe à avoir
Une douleur persistante à la base du pouce après une chute sur la main ne doit pas être mise sur le compte d'une simple entorse sans avoir été évaluée. C'est l'erreur la plus fréquente, et la plus lourde de conséquences.
Il ne faut pas hésiter à demander un scanner d'emblée, qui permettra de confirmer ou d'infirmer le diagnostic de fracture du scaphoïde.
Beaucoup de fractures du scaphoïde sont d'abord prises pour une entorse. La douleur s'atténue, le patient ne consulte pas, et la fracture est découverte des mois plus tard, une fois les complications installées.
Le diagnostic : pourquoi on vous plâtre sans avoir vu la fracture
La démarche paraît étrange vue du patient. Elle est en réalité parfaitement logique une fois qu'on a compris les deux problèmes du scaphoïde.
Première étape : la radiographie
Des radiographies spécifiques du scaphoïde, sous plusieurs incidences, sont réalisées. Si elles montrent la fracture, la prise en charge est décidée. Si elles sont normales mais que l'examen clinique est évocateur, on ne conclut pas à l'absence de fracture.
Deuxième étape : la règle de prudence
Devant une suspicion clinique avec radiographie normale, la conduite classique consiste à immobiliser le poignet et à recontrôler à distance — par une nouvelle radiographie, ou plus directement par une imagerie plus fine. On traite le doute comme une fracture, parce que le coût d'une fracture manquée est bien supérieur à celui de quelques jours d'immobilisation inutile.
L'imagerie qui tranche
Deux examens permettent de lever le doute plus vite qu'une simple radiographie répétée :
C'est l'examen de référence pour détecter une fracture invisible sur la radiographie. Sa sensibilité est très élevée, proche de 100 % dans les études, et elle montre l'os dès les premiers jours. Réalisée tôt, elle raccourcit l'immobilisation inutile et le temps d'incertitude.
Il précise la géométrie de la fracture, son déplacement et son trait, ce qui est utile pour planifier un traitement.
Entre des mains expérimentées, elle peut également repérer certaines fractures occultes.
Les traitements
La règle générale : les fractures stables et non déplacées guérissent bien sous immobilisation ; les fractures déplacées, instables, ou situées en haut de l'os relèvent plus volontiers de la chirurgie.
Le traitement orthopédique
Il repose sur une immobilisation prolongée, plus longue que pour la plupart des fractures — c'est la rançon de la vascularisation fragile. La durée dépend du siège de la fracture : plus elle est haute sur l'os, plus la consolidation est lente.
Cette immobilisation prolongée est contraignante, et c'est l'un des arguments qui font discuter la chirurgie chez certains patients — notamment les plus actifs, pour qui plusieurs semaines de plâtre sont difficiles.
Le traitement chirurgical
Il consiste le plus souvent à fixer la fracture par une vis placée dans l'axe de l'os, parfois par une courte incision, parfois par voie percutanée. L'objectif est double : obtenir une consolidation solide, et raccourcir l'immobilisation pour permettre une reprise plus rapide.
Le choix entre plâtre et chirurgie, pour les fractures non déplacées, est un sujet de discussion : la chirurgie fait reprendre plus vite, mais expose aux risques propres à toute intervention. La décision se prend au cas par cas, selon le siège de la fracture, le profil et les attentes du patient.
Quand la fracture n'a pas consolidé : la pseudarthrose
C'est la complication qui donne tout son sens à la prudence initiale, et elle mérite d'être expliquée.
Lorsqu'une fracture du scaphoïde ne se soude pas, on parle de pseudarthrose : les deux fragments restent mobiles l'un par rapport à l'autre, comme une fausse articulation. C'est le plus souvent la conséquence d'une fracture passée inaperçue, ou insuffisamment immobilisée.
Pourquoi il ne faut pas la laisser évoluer
Une pseudarthrose du scaphoïde non traitée modifie la mécanique du poignet et conduit, à terme, à une arthrose progressive selon une séquence bien décrite. La gêne peut mettre des années à apparaître, ce qui explique qu'on continue parfois à s'en servir sans le savoir — jusqu'à l'installation de dégâts difficilement réversibles.
Son traitement est chirurgical, souvent par greffe osseuse associée à une fixation, parfois par des techniques visant à réapporter de la vascularisation au fragment. Les résultats dépendent largement de l'ancienneté et de l'état du cartilage. C'est un domaine où l'expérience du chirurgien de la main compte particulièrement.
La rééducation et le délai de récupération
Comme pour toute immobilisation prolongée, la mobilisation de ce qui n'est pas immobilisé — doigts, coude, épaule — est recommandée d'emblée pour éviter les raideurs.
La reprise des activités dépend étroitement de la consolidation, qui est vérifiée par imagerie avant d'autoriser les contraintes. Le délai est plus long que pour beaucoup de fractures, et la reprise des sports d'appui ou de contact ne se fait qu'après confirmation de la consolidation.
Après le plâtre ou après l'opération
Cette section exige une exploration au cas par cas et contextualisée : consultez notre centre de connaissances.
Questions fréquentes
Glossaire
Petit os du carpe situé à la base du pouce, le plus souvent fracturé des os du poignet après le radius.
Ensemble des huit petits os situés entre l'avant-bras et la main, formant le poignet.
Petit creux à la base du pouce, en regard du scaphoïde, où siège la douleur caractéristique.
Circulation sanguine qui parcourt le scaphoïde de bas en haut, exposant le fragment supérieur en cas de fracture.
Absence de consolidation d'une fracture, les fragments restant mobiles comme une fausse articulation.
Mort d'un fragment osseux privé de vascularisation.
Sources
Unstable occult scaphoid fracture diagnosed by dynamic point-of-care ultrasound: a case report and review. PMC12626820 — entre 5 et 20 % des fractures non déplacées ne sont pas visibles sur les radiographies initiales ; vascularisation rétrograde issue de la branche dorsale de l'artère radiale, exposant le pôle proximal à la nécrose et à la pseudarthrose
The role of magnetic resonance imaging in the evaluation of scaphoid fractures. PMC6399182 — l'IRM précoce est recommandée après radiographie négative ; sensibilité et spécificité élevées, réduction de l'immobilisation et de l'arrêt de travail
The Role of Magnetic Resonance Imaging in Scaphoid Fractures. J Hand Surg — l'IRM reste l'examen de référence des fractures occultes, sensibilité de 95 à 100 %, spécificité proche de 100 %
Diagnosis and Management of Scaphoid Fractures. American Family Physician. 2004 — devant une suspicion clinique avec radiographie négative, immobilisation et réévaluation à deux semaines
Radiographically occult scaphoid fractures: value of MR imaging in detection. Radiology. 1997 — l'IRM détecte les fractures occultes du carpe non visibles sur radiographie
Épidémiologie de la fracture du scaphoïde et proportion parmi les fractures du carpe
Durées d'immobilisation selon le siège (pôle proximal, corps, tubérosité)
Séquence d'arthrose du poignet sur pseudarthrose du scaphoïde (SNAC wrist)
Comparaison chirurgie vs immobilisation pour les fractures non déplacées
Relu et validé par le Dr Frédéric Teboul, chirurgien de la main, du plexus brachial et des nerfs périphériques, membre de l'Académie Nationale de Chirurgie.
Dernière mise à jour : 20 août 2026
Avertissement. Cet article a une vocation informative. Il ne remplace pas une consultation médicale. En cas de douleur du poignet après une chute, consultez sans tarder — une fracture du scaphoïde n'est pas toujours visible d'emblée.
Auteur de cette publication
Chaque contenu est signé par son auteur et relu avant publication.
Auteur
Dr Frédéric Teboul
Chirurgien de la main — spécialiste du plexus brachial et des nerfs périphériques
